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Dans l'antre d'Andreas

S'il recourt au fantastique pour sonder les méandres de l'âme humaine, l'auteur de Rork, Capricorne et Arq reste cartésien.

J'AI DÉÇU pas mal de fans qui me voyaient danser dans la forêt autour d'un menhir ! » Souvent taxé d'hermétisme pour avoir signé des albums comme Cyrrus ou Mil, Andreas ne se considère pas dans la vie comme un fantaisiste : « Je suis assez terre à terre comme type, plutôt accroché au concret. » Né en Allemagne en 1951, le père de Rork est venu à la bande dessinée par les classiques franco-belges, qu'il achetait par correspondance afin de les lire en français. Malgré cette initiation traditionnelle, son oeuvre fait preuve d'une profonde originalité, tant par ses scénarios qui évoquent Lovecraft que par sa virtuosité graphique. Rencontre.

Pourquoi le fantastique est-il une constante dans votre oeuvre ?

Cela vient naturellement. Je pense que ça me permet de mettre sur papier des choses de façon plus directe. Je travaille plus sur la mécanique de l'histoire et, ce qui me manque un peu, moins la psychologie des personnages. Dans n'importe quel autre genre, on passe par le vécu plutôt que par l'irréel. Or l'irréel me permet de passer directement de l'inconscient sur le papier, sans le filtre du réel.

Que voulez-vous dire au lecteur ? Qu'y a-t-il derrière vos univers ?

Rork est un bon exemple. Cette série n'est pas vraiment faite pour les lecteurs, mais davantage pour moi. Je me raconte d'abord mes histoires à moi-même : ce sont celles que j'aurais envie de lire. Et, à travers elles, je me raconte moi-même. C'est très clair dans Rork : maintenant, avec la distance, je m'y vois très clairement, presque analytiquement. J'y vois mes angoisses, ma personnalité…

Vous pensez que cela apparaît aussi au lecteur ?

D'une certaine façon, oui. Je n'ai pas un public énorme, mais il m'est extrêmement fidèle. J'ai l'impression que les gens qui lisent mes histoires y trouvent quelque chose qui leur parle directement. Je n'ai jamais compris ce que c'était et je crois que je ferais mieux de ne pas le comprendre. Sinon j'essaierais de le faire exprès et ça ne marcherait plus. Je crois beaucoup à l'inconscient et je me suis souvent demandé, dans un tableau, dans un morceau de musique, pourquoi il y en a qui sont pour moi très émouvants et d'autres pas du tout. C'est quelque chose qui peut se traduire directement de l'auteur au lecteur, sans passer par le conscient : passer de l'inconscient de l'auteur à l'inconscient du lecteur.

La clef de votre oeuvre relèverait donc de l'indicible ?

Pas nécessairement, non. Il y a moyen de l'analyser, mais je ne le ferai pas moi-même parce que je pense que ça serait très dangereux pour moi. Par exemple, je ne voudrais pas faire une psychanalyse, je pense que ça m'enlèverait le besoin de raconter. On l'a vu avec d'autres, Gotlib, par exemple : il a fait sa psychanalyse, trois ou quatre bouquins dessus, puis a arrêté de faire des histoires. Je ne dis pas que mes histoires sont ma psychanalyse, mais j'aimerais que ma part d'inconscient reste assez conséquente et ne pas trop me demander d'où viennent mes idées. Ou seulement par après, comme dans Rork, où je ne vois que maintenant très clairement les choses que j'y ai mises.

Par exemple ?

Dans Fragments, le personnage de Low Valley monte en rêve un puzzle en forme de boule et, en même temps, la maison de Rork se décompose. Quand Rork démonte ce même puzzle, la maison se recompose. En fait, cela explique très clairement mon rapport aux femmes à l'époque : je sortais d'une histoire assez destructrice et, pour moi, avoir une femme dans la maison, c'était « décomposer ma maison ». Quand j'ai fait cette séquence, je ne m'en suis pas rendu compte, je trouvais juste que c'était une bonne idée. Quand je l'ai relue des années plus tard, cela m'a paru évident : elle correspondait exactement à ce que je vivais à l'époque.

Autrement dit, chacun trouve dans vos albums quelque chose qui lui est personnel ?

Il y a des choses qui reviennent régulièrement : les souterrains, les cavernes, les labyrinthes, des personnages dépassés par les événements… Et des choses plus ponctuelles, qui correspondent peut-être à ce que j'ai vécu à ce moment-là. En relisant le 2e Mobilis, j'y ai même trouvé des choses qui m'arrivent maintenant, bien qu'écrites il y a un an. Cet album préfigurait ce qui allait m'arriver et que j'y ai mis de façon inconsciente. C'est très curieux pour moi de me relire après coup.

Que signifient ces choses récurrentes dans vos histoires ? Comme le labyrinthe ?

Le cerveau humain, l'âme, l'esprit… C'est un labyrinthe qu'à mon avis on peut traverser, dont on peut trouver la clef. Je ne pense pas que je la trouverai, sinon je ne ferai plus d'histoires. Mais je crois que chacun, d'une certaine façon, parcourt son propre labyrinthe. Je pense que c'est l'intérêt de la vie, une sorte de quête de quelque chose en moi qui me lie aux autres, ce que j'ai en commun avec tous les autres. Qu'est-ce qui, dans mes histoires, fait que 7 000 à 10 000 personnes les lisent régulièrement ? Je crois qu'on parcourt tous ce genre de labyrinthe, et c'est fascinant.

Vos héros sont régulièrement soumis à des forces qu'ils ne contrôlent pas. C'est l'image que vous vous faites de l'homme ?

Je ne me fais aucune illusion : on ne contrôle pas beaucoup ce qui se passe dans le monde, dans la société. Mais je ne me sens pas dépassé ou menacé par ce qui m'entoure. Je suis quelqu'un de solitaire, j'aime travailler seul et j'ai du mal à collaborer avec d'autres. Quand j'ai essayé de le faire, cela s'est toujours terminé sous mon contrôle, ce qui n'est pas très sain. Donc, en un sens, oui, je me sens dépassé quand il y a trop de monde. Ce qui m'effraie, c'est ce qui essaie de me contrôler, ou que je perçois comme essayant de me contrôler. Dans la vie réelle, je réagis souvent en méditant, en me retirant. Mes personnages, non : ils essaient d'affronter ce monde. C'est peut-être ce que j'aimerais faire…

Vous dites avoir du mal à ne pas travailler seul, or vous avez collaboré avec Berthet, Foerster et aujourd'hui Durieux…

Écrire des scénarios pour d'autres, c'est surtout faire des choses que je n'ai pas envie de dessiner. En particulier dans Mobilis, où il s'agit d'un personnage qui s'ennuie, qui est un peu mal à l'aise… Durieux le fait très bien. Écrire pour d'autres me permet également de travailler un peu plus les personnages. Je cherche aussi des collaborations pour ne pas m'enfermer complètement dans mes histoires. J'ai très longtemps pensé que je n'avais pas besoin des autres, mais je suis un peu comme Laura dans le dernier Arq : isolée dans son volcan, elle veut finalement en ressortir. Parce qu'on a besoin des autres, qu'on le veuille ou non.

SE PROCURER Derniers titres parus chez Delcourt : « White dust » (Arq, tome 5) et « Seconde chance » (Mobilis, tome 2), 48 pages et 79 F chaque volume.

© Andreas — Delcourt

Dans l'univers d'Andreas, des monstres à la Lovecraft surgissent régulièrement des profondeurs de l'imaginaire: « L'irréel me permet de passer directement de l'inconscient sur le papier, sans le filtre du réel.»

© Andreas — Delcourtt

Propos recueillis par Anne-Catherine Frey

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