En politique comme en amour, faut-il se méfier d'un excès de passion ? Un débat relancé avec drôlerie par Iegor Gran et Emmanuelle Bayamack-Tam.
JULIEN a vingt-cinq ans et est affublé d'un bégaiement affreux. En rupture avec le modèle petit-bourgeois incarné par ses parents, il cherche une cause à défendre. Une cause qui veuille bien de lui et de son handicap. Il décroche un stage à La Foulée verte, une organisation non-gouvernementale qui ressemble étrangement à Greenpeace. Ulis, le grand manitou, est « l'homme qui a fait l'Exxon Valdez. Le timonier de l'arc-en-ciel. Le camarade aux mille médailles. » Un pur et dur comme ils le sont tous, à La Foulée verte. Quoi de plus noble que leur combat ? La défense de l'environnement, sauver l'humanité des catastrophes écologiques qui la menacent. Les entreprises comme les collectivités rechignent à peine à les financer. Il vaut mieux subventionner La Foulée que de risquer une campagne de boycott, pas vrai ? Bref, la vie de Julien et de son O.N.G. pourrait ressembler à un paradis pour militants énervés. Mais voilà qu'Enfance et vaccin s'installe aux étages supérieurs de leur immeuble. Enfance et vaccin ? D'autres bénévoles admirables engagés dans une lutte acharnée : soigner les enfants oubliés du monde. Forcément, ces deux O.N.G. ne peuvent que s'entendre. A voir ! Dès les premiers jours, c'est l'accrochage : la grande affiche appelant à la sauvegarde des pingouins de l'Arctique, celle scotchée sur le panneau d'affichage de l'ascenseur, a été décollée sur tout un côté. À la place, ceux d'Enfance et vaccin ont mis leur propre affiche, avec « un enfant brunâtre ». La Foulée verte tente, certes un rien maladroitement, de négocier : n'y a-t-il pas moyen de partager ce panneau ? Ben non, il n'y a pas moyen. Alors tant pis, ce sera la guerre ! Un festival de mesquineries, un tissu de vacheries ordinaires, de vexations et de banderilles de tous ordres. Tout est bon désormais pour anéantir les voisins. Après tout, La Foulée verte, ce n'est pas n'importe qui. Ils ont « terrassé des pollueurs très arrogants ! Des mastodontes du pétrole ont mordu le limon ! Des réchauffeurs de climat ! Des découpeurs d'Amazonie ! » Pas question de se laisser faire par ces demi-portions d'Enfance et vaccin. À l'heure où Alain Minc met en cause les minorités activistes (« féministes, gays, communautaristes, croisés de l'anti-mondialisation, dévots de la pureté, apôtres du populisme ») dans son « Épître à nos nouveaux maîtres » (éd. Grasset), le talentueux et féroce Iegor Gran relaie à travers la fiction le même débat.
Un festival de mesquineries, un tissu de vacheries ordinaires, de vexations et de banderilles de tous ordres
Il le fait certes avec une drôlerie décapante, un sens épatant de la formule et des dialogues, mais la question au fond est bien la même : le discours omniprésent de ces groupes de pression, et la bonne conscience dont ils se disent porteurs, n'est-elle pas une nouvelle forme de « politiquement correct » ? Beaucoup de mots, beaucoup de vent ? Et en amour ? Faut-il, à la manière d'une Foulée verte, toujours en faire trop pour parvenir à ses fins ? Ou faut-il progresser à petits pas ? Un amoureux est-il un propagandiste passionné ou un lobbyiste prudent ? C'est également par l'humour, et un style ébouriffant, qu'Emmanuelle Bayamack-Tam répond dans « Hymen ». Son héroïne adore les fleurs. Elle en connaît le langage sur le bout des doigts : « le coquelicot pour l'ardeur fragile, l'anémone pour la constance du coeur, l'azalée rose pour la joie d'aimer, et le soleil pour l'éblouissement. » Elle envoie ainsi des bouquets à message à l'homme qu'elle aime. Elle est folle de lui, elle est folle tout court. Elle est émouvante, aussi. Elle écrit : « Lundi : vous êtes le bien le plus précieux. Mardi : mes sentiments sont purs. Mercredi : personne ne sait que je vous aime. Jeudi : j'ai foi en votre amour. Vendredi : mon coeur vous désire. Samedi : je veux être tout pour vous. Dimanche : pas de dimanche qui tienne, rien que des jours ouvrables quand on aime. » Lui, un couturier hypocondriaque reclus dans sa boutique, ne cherche qu'à se débarrasser de la dingue. C'est un amour trop grand pour lui, et puis elle est trop grosse aussi. Laide, alcoolique, déchiquetée par la vie. C'est par un troisième homme, un enquêteur déjanté et visionnaire, que tout ce chaos finira en cataclysme, à moins que ce ne soit l'inverse. Une gourmandise de roman, à dévorer dans un grand éclat de bonheur.
DÉCOUVRIR « O.N.G ! », Iegor Gran, éd. P.O.L, 172 p., 16 E. « Hymen », Emmanuelle Bayamack-Tam, éd. P.O.L, 286 p., 18 E.
Iegor Gran, avec une drôlerie décapante et des formules épatantes...
Photos John Foley
Emmanuelle Bayamack-Tam, par l'humour et dans un style ébouriffant...











