Quand ses parents sont morts, Bénia est parti travailler dans une scierie avant de s'engager dans l'Armée rouge. Il est envoyé sur le front roumain, des victoires d'abord puis la retraite. Nous sommes en 1919. Il rencontre Pavel, toujours en avance d'une idée, puis Kyabine, un colosse d'Ouzbek un peu simplet. L'hiver arrive, les troupes russes se réfugient au fond d'une forêt. Sifra Nédatchine, le timide Sifra à la voix de femme, les rejoint. Ces quatre-là deviennent inséparables, résistent à l'hiver, au printemps, aux privations, à l'angoisse, aux jours mornes. Ils tiennent par la solidarité, l'humour, les plaisirs simples (jouer aux dés, s'allonger au bord d'un étang), par un lien muet qui les unit. Ils se tiennent chaud, sans presque se parler. On leur adjoint bientôt Zouzma Evdokim, le « gosse », qui les fascine car il est le seul à savoir écrire... Ici, tout n'est que lumière, retenue et pudeur pour dire le drame d'hommes jeunes, presque des enfants, emportés dans la fureur du monde. À la fois oubliés de l'Histoire et jetés en plein milieu, ils survivent par l'épaisseur de leur couenne et de leur coeur. Hubert Mingarelli dit la sensualité d'une fraternité virile. Il nous entraîne aux larmes, avec la fierté d'avoir accompagné ces « quatre soldats ».
L'extrait : « Le gosse Evdokim a demandé à Kyabine : - Qu'est-ce que c'est ? Kyabine ne savait pas comment répondre. Pavel a dit à sa place : - C'est une montre. Kyabine a répété : - C'est ça, c'est une montre. Le gosse Evdokim devait penser : ainsi les soldats de l'Armée rouge embrassent les montres avant de s'endormir. Ça ne m'a pas plu. J'ai demandé à Pavel de me la passer un moment. Je l'ai ouverte et l'ai tendue vers le gosse pour qu'il voie la photographie à l'intérieur. Ensuite je l'ai refermée et l'ai redonnée à Pavel en expliquant au gosse que c'était uniquement la photographie de la femme qui nous intéressait. Que c'était agréable de dormir avec et qu'elle nous portait chance. Là-dessus j'ai soufflé la lampe et me suis couvert avec la couverture. »
« Quatre soldats », Hubert Mingarelli, éd. du Seuil, 202 p., 15 E. Du même auteur, en poche, « Le jour de la cavalerie » coll. Points Seuil, 128 p., 4,95 E.
Brice Toul











