Avec le décès de Jean Messagier disparaît un des grands maîtres de l'abstraction lyrique. Né à Paris en 1920, le peintre s'est éteint à l'hôpital de Montbéliard des suites d'une attaque survenue la semaine dernière et d'importantes complications de santé.
CELUI qui peignait « Cézanne devant les grands marsupilamis » (1979) ou encore « Les printemps du monde » (1967) est reparti au paradis des « Marcheurs de rhubarbe devant Mister Magoo » rendant ainsi un dernier hommage aux pissenlits, à ses champs d'intention ou bien encore aux fleurs d'églantine. Après des études secondaires au collège de Montbéliard, il entre en 1942 à l'Ecole des arts décoratifs de Paris où il est l'élève de Oudot. Après une première exposition en 1941au Salon des moins de Trente à Paris, il cultive avec bonheur les influences de Cézanne, Delacroix, Goya ou Daumier. Tout comme ce dernier, Jean Messagier est un fabuleux dessinateur.
LA FORME ET L'ÉMOTION
Un voyage en Italie et en Algérie (1946-48) va affirmer son style, tout d'abord dans de grandes toiles brossées à larges coups, sans sujet, sans objet, faites de la seule lumière et de la transparence d'un impressionnisme démesuré mais solidement charpenté. Il fait partie de la « Nouvelle école de Paris » qui comprend un certain nombre de peintres « abstraits lyriques » comme Raoul Ubac, James Guitet. Mais le qualificatif de « paysagiste abstrait », bien qu'aucun élément naturel ne se reconnaisse dans ses oeuvres, convient mieux à Messagier. En 1954, date de « Naissance des Vallées », Messagier impose une peinture personnelle qui sera désormais sa signature. Il a d'ailleurs reconnu lui-même cette oeuvre comme étant « le tournant décisif » de sa carrière. En effet, à partir de là, Jean Messagier ne cherchera plus à couler l'émotion dans une forme de compromis mais fera en sorte que cette forme soit celle-là même de l'émotion. En 1962, Messagier représente la France à la 31e Biennale de Venise puis à Sao Paulo. Il travaille aussi alors aux côtés de Pierre Alechinsky et de Bram Van Velde.
ENTRE CIEL ET TERRE
Jusqu'en 1965, l'artiste alors définitivement installé en Franche-Comté, dans son moulin de Colombier-Fontaine (oeuvre d'un élève de Lecorbusier), déclinera les courbes et maniera la brosse dans une sorte d'acte réfléchi : celui de poser la couleur, doublé d'une sorte d'enregistrement sismographique du geste. Un lyrisme du bras qui danse un rituel d'appropriation des éléments entre ciel et terre, sa chère nature qu'il ne cherchait pas à imiter mais à s'en imprégner bien au-delà du regard jeté des grandes baies du moulin. Et de la quiétude de la vie coulée auprès de Marcelle, son épouse céramiste, et leurs enfants Matthieu, Thomas et Simon. Des toiles aux titres évocateurs rythment cette période de création intense : « Partage d'avril », « L'arrivée au bord du fleuve », « Franchissement de campagne », etc. Son oeuvre commence à être reconnue et l'artiste entre dans les grandes collections publiques. Aujourd'hui, les trois plus importants musées d'art moderne du monde possèdent des oeuvres de Jean Messagier : le Moma et la fondation Guggenheim à New-York et, à Paris, le Musée national d'art moderne (centre Georges Pompidou). Messagier est également dans des musées japonais, israéliens, danois américains, belges, mexicains, ainsi que dans de nombreuses collections privées.
LE GRAND CORTÈGE
L'artiste avait connu en 1981 sa consécration nationale avec une grande rétrospective consacrée à son oeuvre dans les galeries du Grand Palais, exposition inaugurée par Jack Lang pour la première sortie officielle du ministre socialiste de la Culture. Un timbre lui sera consacré, trois ans plus tard, par la Poste justement intitulé « Aux quatre coins du ciel». Paris encore avait intégré une de ses peintures dans l'exposition rétrospective « Made in France » (1998) pour la fermeture avant travaux du centre Georges Pompidou à Beaubourg. Montbéliard enfin abrite dans son musée des Ducs de Wurtemberg une collection représentative de sa trajectoire dont les premières « Vallées » (1952) jusqu'aux paillettes et fluorescences des années 1980 et quelques très beaux bronzes. Mais malgré le travail de collecte et d'organisation des conservateurs, notamment Jean-François Mozziconacci, elle n'est pas visible pour l'instant. Les Montbéliardais conserveront néanmoins le souvenir du « Znup » ce palais fabuleux au centre du carnaval organisé à la Zup et en ville en 1974 par le Centre d'action culturelle. Souvenir également de la Fête du Futur à la Saline Royale d'Arc-et-Senans (1978), du « Grand cortège » (1987) ou encore des oeufs sur le plat et des radis rouges qui ornaient le musée local. Car Jean Messagier, au-delà des collections publiques internationales et privées, fut un artiste proche du public. Ne refusant jamais une intervention dans les écoles, il parlait à merveille de son art, du libre choix de regarder la nature et de rien faire d'autre... sinon d'être soi-même. Thermoformages, démonstrations plastiques en tous genres furent également une approche raisonnée et volontaire du plasticien à la rencontre d'un public très large mais qui ne comprenait pas toujours le geste ample et large de cet extraordinaire dessinateur..
JUIN EN CONQUÊTE
Jean Messagier a également publié de nombreux ouvrages dont son journal et « Feuilles de mille-feuilles » (1984) chez Fata Morgana. Aux côtés de Jacques et d'Andrée Putmann tout d'abord, l'artiste s'est exprimé très régulièrement dans les grandes galeries parisiennes qui ont accueilli une dernière exposition au printemps chez Katia Granoff. Jean Messagier avait eu fin mai (le 29 exactement) les honneurs de l'Etat en son moulin de la Lougres. Son ami Jean-Pierre Chevènement était venu, en personne, lui remettre l'insigne de commandeur dans l'Ordre national du Mérite. Une petite fête avait été organisée à cette occasion, rappelant celles passées et les fameux matches de foot dont l'artiste était grand amateur (avec les courses cyclistes). Jean Messagier y était apparu souriant et détendu malgré la maladie, déjà. C'est cette image du grand artiste que chacun conservera pieusement au côté de la « Conquête de la Franche-Comté par le mois de juin » et des torrents de poésie de son oeuvre.
Jean Messagier, un torrent de vie et de poésie, à l'image de son oeuvre.
(Photo « LE PAYS »-A.R.)











