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Corse : le grand déballage

Les rapports des parlementaires sur la situation dans l'île de Beauté n'épargnent aucun service chargé de la sécurité. En pointant les « multiples dysfonctionnements », les élus dressent un véritable réquisitoire contre la politique de l'Etat en Corse.

LA sécurité en Corse souffre de « multiples dysfonctionnements », « de fortes rivalités » et de « lacunes graves » qui entravent l'exercice des « fonctions régaliennes de l'Etat », selon le rapport de l'Assemblée nationale sur les forces de sécurité dans l'île. Les sénateurs de leur côté sont tout aussi sévères.

« Force est donc de constater une situation de relative impuissance de l'Etat dans le domaine de la sécurité en Corse », relèvent les députés. « Si l'absence de coopération de la population est une difficulté à laquelle se heurtent en permanence les forces de sécurité et la justice en Corse, il apparaît que les fonctions régaliennes de l'Etat sont mal assurées pour des raisons propres à leurs exécutants », selon le rapport qui égrenne « de multiples dysfonctionnements, de fortes rivalités qui se muent parfois en règlements de comptes et des lacunes graves dans la coordination des services de l'Etat ». Créée après l'affaire des paillotes, la commission, qui a entendu plus de 80 personnes entre mai et novembre, relève que « malgré une présence massive » des forces de sécurité, « le degré de violence dans l'île demeure élevé et le nombre d'affaires élucidées en matière d'homicides et d'attentats reste faible ». La police fait l'objet de « critiques très vives»: « absentéisme chronique », « porosité générale des services », « manque de professionalisme de la police judiciaire », « quelques doutes sur l'efficacité des renseignements généraux », notamment à propos de l'enquête sur l'assassinat du préfet Claude Erignac le 6 février 1998.

UN PRÉFET MAL PROTÉGÉ ?

A propos du climat précédant ce meurtre, la commission, dirigée par Raymond Forni (PS), s'interroge : « les renseignements généraux ont-ils alerté le préfet sur la gravité de la situation et l'imminence d'un geste irréparable ? Dans ce cas, pourquoi Claude Erignac n'a-t-il pas bénéficié en permanence d'une protection rapprochée?». « Par ses méthodes parfois discutables », la Division nationale antiterroriste (DNAT), n'échappe aux foudres parlementaires. « Les pratiques de la DNAT consistaient à + ratisser large+. On peut donc se demander pour quelle raison Yvan Colonna, dont le nom était connu et qui était sous surveillance des renseignements généraux, n'a pas été arrêté en même temps que les autres membres du commando ». La commission pense que la fuite du tueur présumé du préfet Erignac découle d'une « erreur d'appréciation » des magistrats antiterroristes. Ces derniers sont critiqués pour leur « comportement singulier » et un manque de communication entre eux « absolument sidérant ». Le rapport regrette« la compétence concurrente » et « les relations délicates » empreintes d'une « certaine méfiance » entre les juridictions parisienne et locales.

LA GENDARMERIE DANS LE COLLIMATEUR

Toutefois, les députés relèvent que dans le dossier des paillotes, « la justice a fonctionné normalement ». Mais cette affaire a révélé les faiblesses structurelles de la gendarmerie en Corse qui « doit impérativement évoluer sous peine de voir son rôle remis en cause », selon le document.« A travers l'affaire de la paillote, c'est la capacité même de la gendarmerie à participer aux missions de sécurité intérieure qui est posée ». Principaux défauts relevés : une « implantation peu rationnelle », une « mission de renseignement insuffisante », un « contrôle hiérarchique défaillant » et des « difficultés dans l'exercice de la police judiciaire ». Le rapport préconise un catalogue de propositions pour remédier à ces dysfonctionnements.

CRITIQUES DES SÉNATEURS

Les sénateurs sont aussi très critiques. Leur commission d'enquête, consacrée aux faits survenus depuis l'assassinat du préfet Erignac en février 1998, a dénoncé « l'inertie du gouvernement » et les dysfonctionnements des services de sécurité, dans son rapport publié hier. L'accusation portée par Roger Marion, directeur central adjoint de la PJ, que les Renseignements généraux avaient prévenu Yvan Colonna, auteur présumé de l'assassinat du préfet Erignac, toujours en fuite, « de la surveillance dont il était l'objet », constitue la révélation-choc du rapport. « Le gouvernement n'a pas réagi ou a réagi avec retard aux graves dysfonctionnements », note le rapport qui estime « que le gouvernement ne pouvait pas manquer d'être informé ». « Il a cependant laissé carte blanche à son représentant dans l'île (le préfet Bernard Bonnet), en dépit de l'accumulation de signes avant coureurs qui ont conduit à la désolante affaire des paillotes », a déclaré le rapporteur René Garrec (RI, Calvados. La Commission a aussi exprimé « sa perplexité devant l'absence de réaction des Pouvoirs publics notamment de la Justice » face au « développement d'un phénomène mafieux en Corse ».

POUR UN « MONSIEUR CORSE »

Cette mise en accusation du gouvernement actuel n'a pas eu l'assentiment de la gauche PS et PCF du Sénat qui, pour cette raison, a voté contre le rapport. La Commission s'est longuement penché sur l'analyse des dysfonctionnements des services de sécurité et de leurs rivalités. « La police composée de Corses est poreuse. La gendarmerie ne remplit pas sa fonction de renseignements », a affirmé le président de la Commission Jean-Patrick Courtois (RPR, Sâone-et-Loire). « La guerre entre les services est exécrable. Les dénonciations entre services vont bon train. Les relations entre les représentants de l'Etat et les magistrats ne sont pas bonnes », a-t-il dit. Pour une meilleure coordination des services de sécurité, la Commission a proposé la mise en place d'un « Monsieur Corse » auprès du gouvernement en estimant que « la Corse doit faire l'objet d'un véritable suivi interministériel ».

« L'AFFAIRE COLONNA »

A propos de ce qui pourrait devenir « l'affaire Colonna », M. Courtois a déclaré : « Nous avons interrogé à deux reprises M. Marion - à l'époque chef de la Division nationale antiterroriste (DNAT) -».«La seconde fois, il nous a dit qu'il n'avait pas pu procéder à l'arrestation d'Yvan Colonna le dimanche 23 mai dernier dans son village de Cargèse car celui-ci avait été prévenu », a-t-il ajouté. « A la suite d'un débat très vif, M. Marion a fini par déclarer que les Renseignements généraux avaient prévenu Yvan Colonna ce qui constitue un fait extrêmement grave », a poursuivi M. Courtois. Le ministre de l'Intérieur, interrogé sur cette très grave accusation a répondu devant les députés, hier après-midi que Roger Marion « a simplement indiqué dans ses déclarations au Sénat que le service chargé des surveillances était les renseignements généraux mais il n'a pas dit que ce sont les renseignements généraux qui avaient prévenu Yvan Colonna ». « Ce qui a été dit dans un autre lieu (devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale), a poursuivi M. Chevènement, c'est qu'en effet la famille Colonna aurait été prévenue, mais un an avant, de ce qu'une surveillance était exercée, ce qui avait amené Yvan Colonna à détecter une balise sous sa voiture ».

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